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Antonio da Silva : des corps et des pulsions

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Portugais vivant à Londres, Antonio da Silva a suivi des études d’art et s’est également passionné pour la danse. Le thème de la sexualité et de sa représentation (trop elliptique dans le cinéma mainstream, trop poussive et synonyme de performance dans le porno) l’a toujours intéressé et il a décidé d’y consacrer le début de son œuvre d’artiste. A l’heure de l’écriture de ces lignes, on peut trouver sur son site ses différentes vidéos (mise à part la première, les autres sont payantes afin de l’aider à poursuivre son travail qui ,comme on peut aisément le deviner, ne bénéficie pas de beaucoup d’aides financières étant donné le caractère à la fois artistique et explicite de ses projets). Une plongée au cœur de la sexualité et du corps masculin …

JULIAN (2012)

julian antonio da silva

julian film da silva

Le premier film a attirer notre attention s’appelle Julian. En voix off, en anglais avec un accent portugais, le narrateur nous parle de sa rencontre avec un beau garçon à qui il a proposé un voyage sur la route, à travers la nature du Portugal. On devine qu’il s’agit du réalisateur qui nous parle et que ce qui défile sous nos yeux est un récit très personnel. C’est l’un des points intéressants du travail de Antonio da Silva : nous interroger sur notre rapport au réél, au vrai. Le film est tourné à l’aide d’une caméra Super 8, l’image est à la fois sublime et nostalgique. Ca ne dure que 9mn, il ne se passe quasiment rien et pourtant quelque chose accroche. La beauté ravageuse du Julian qui donne son titre à l’oeuvre, beau trentenaire barbu, regardé ici avec amour et désir. Le souvenir de l’obsession, d’un moment de grâce avec un garçon. La voix off en léger écho, le bruit de l’eau, une musique calme…L’ensemble est hypnotique, on a l’impression de naviguer dans un rêve enfoui. Les images en couleurs se mêlent à celles en noir et blanc, la voix off à la voix in, le réel à la fiction qui sublime. Le réalisateur voit en son Julian une sorte d’incarnation du Mythe du bon sauvage de Rousseau. Un homme en phase avec la nature. On peut regarder cette vidéo plusieurs fois et constater à quelle point elle génère une fascination croissante au fil des visions.

MATES (2011)

mates antonio da silva

mates film

mates da silva

La vidéo Mates s’ouvre par un dialogue sur un site Internet. Deux hommes cherchent chacun un partenaire pour passer un peu de bon temps. Très vite, un échange de photos. Ces dernières envahissent l’écran, de plus en plus nombreuses, crues, avec des insertions de plus en plus rapides, traduisant l’excitation. Puis on découvre, par le biais du procédé du cross-cutting, différentes pièces où à chaque fois deux garçons se rencontrent pour un plan cul. Une chambre d’hôtel, un studio, un appartement, un salon… Antonio da Silva retranscrit les rituels du plan cul, sa mécanique. L’entrée de l’invité, les pas un peu gênés, le déshabillage lent ou brutal, le bruit des braguettes qui une fois ouvertes font jaillir des sexes généralement bien dressés. L’artiste ne filme pas les visages, seulement les corps. Et on est surpris par sa faculté à rendre vivants et séduisants ces chairs anonymes. Mates est un film de pulsion, parvenant à retranscrire la beauté sauvage des étreintes des partenaires, inconnus qui s’emboîtent l’espace d’un instant qui ne se reproduira probablement plus (du moins pas avec la même personne, donc pas de la même façon). C’est hyper sensoriel, filmé avec gourmandise et un grand sens du détail. Ca fornique de façon énergique, on voit les corps qui en pleine action finissent par perdre le contrôle, emportés par la frénésie du plaisir. Certains sont complètement à poil, d’autres gardent leurs chaussettes ou leur T-shirt. Certains prennent leur temps, d’autres optent pour la défonce. Tous ces corps « incomplets », dont on peine à discerner les visages, forment un ensemble abstrait. Le spectateur projette ses propres fantasmes, ses propres souvenirs. On assiste à une grande montée en puissance, soutenue par la musique, jusqu’à la jouissance. Plus de musique alors mais du silence. Relâchement des corps. Les garçons s’allongent sur le ventre un bref instant, les fesses à l’air, du sperme sur la cuisse, les draps froissés. Puis on s’essuie avec des mouchoirs, on se rhabille, on remet ses chaussures. Après un moment intense d’abandon, on se pare à nouveau de ses habits, de façon mécanique, parfois maladroite. On dit au revoir, on fait un câlin à son « mate ». Les portes se referment, chacun retourne à sa petite vie. Ce qui vient de se passer n’aura pas de conséquence. Une pulsion satisfaite, comme un rêve lointain, en dehors du réel.

BANKERS (2012)

bankers antonio da silva

bankers film

Une caméra cachée dans les toilettes publiques à l’heure du déjeuner. Des banquiers défilent devant les urinoirs. Encore une fois pas de visages, pas de parole. Des jets, une façon de s’essuyer qui fait penser au geste masturbatoire. Un étrange ballet se met en place. Les hommes en costard et leurs sexes vont et viennent. Chacun à sa petite manie, sa façon de faire. Puis un homme commence à se masturber discrètement, bientôt rejoint par un autre. Excitation de la parenthèse sexuelle improbable, inattendue, primitive. Quand d’autres personnes entrent dans les toilettes, ils se cachent ou masquent leur érection en faisant semblant d’uriner dans la pissotière…puis reprennent. La caméra bouge, change d’angle selon les hommes dont elle vole un bout d’image et d’intimité. Un mec jouit dans une pissotière, deux autres s’isolent dans une cabine pour une fellation. L’image est tremblante, traduisant la peur d’être pris. Le son est direct, les gémissements contenus émoustillent. Une danse de corps anonymes, les pantalons de costume et les rôles qui vont avec qui tombent le temps d’un plaisir fugace. Antonio da Silva filme les hommes qui essuient le sperme sur leur main et sur leur pantalon avec du PQ, le séchage de mains après l’effort, s’attarde sur les pantalons, les ceintures, les sexes qu’il se plaît à ériger en oeuvre d’art. Une vidéo étonnante, d’autant plus quand on apprend, d’après l’auteur lui-même, que les images sont vraiment des images volées donc « réelles ».

GINGERS (2013)

gingers antonio da silva

gingers

gingers film

Avec Gingers, Antonio da Silva fait sa déclaration d’amour aux hommes roux. Devant sa caméra se dévoilent des anglais, un français, un brésilien… Ils ont tous en commun d’avoir souffert d’appartenir malgré eux à une double minorité (gay et roux). Ils parlent de leur naissance, de leur mère, des moqueries des autres dès l’enfance, des surnoms qu’on leur donnait. Ils reviennent sur les mythes, les rumeurs (les roux auraient une odeur différente, un goût, un plus gros sexe…). Alors qu’entre émotion et amusement chacun raconte l’expérience de sa différence, le réalisateur s’attarde sur les barbes, les aisselles, les poils pubiens, la peau que certains recouvrent de tatouage pour dissimuler la blancheur. Les témoignages sont drôles et gracieux et aboutissent à un moment d’onanisme. Rejetés au moment de l’enfance, ces garçons sont par la suite devenus l’objet de fantasmes, de fétiches. Ils évoquent l’étrange fascination de leurs partenaires sexuels qui ne peuvent s’empêcher avant de consommer de demander « si tout est roux ». Le film atteint son apothéose lorsqu’il délivre une « chorégraphie de sexes » où l’on voit tous les membres des modèles se dresser tout seul (sans la main), progressivement, sur une musique emphatique. Tout le monde jouit, souffle, rit. Une fois encore, Antonio da Silva a réussi à capter quelque chose de singulier.

« Ceci n’est pas un porno » affiche l’artiste à l’entrée de son site, singeant une œuvre célèbre de Magritte. Ce n’est peut-être pas du x mais à la vision de ces images on réalise toute la singularité du cinéma qui, quand il montre la sexualité, devient une expérience physique. Ce n’est pas réel mais cela agit sur le corps. Les œuvres courtes d’Antonio da Silva interrogent et mettent la pagaille dans le pantalon. A suivre…

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

3 Comments

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