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Interview avec Antonio Da Silva : sexualité, aventure et obsessions

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Antonio Da Silva est devenu au fil des ans l’un des artistes phares du Porn Film Festival Berlin. Chacune de ses séances affichent « Complet » et suscite un véritable engouement. C’est que mine de rien ce vidéaste incarne aujourd’hui à lui seul une nouvelle génération d’artistes qui entendent mêler art et exploration de la sexualité, réflexion et images pornographiques. Chacun de ses films constitue une expérience au coeur des fantasmes et de l’identité gay, entre interrogations et obsessions à la fois universelles et très personnelles. J’ai eu le plaisir de pouvoir le rencontrer et de revenir avec lui sur son travail, captivant et précieux.

Bonjour Antonio. La première question que j’ai envie de te poser concerne le thème récurrent de la sexualité dans tes films. Qu’est-ce qui te fascine là-dedans ?

Sans doute que l’acte sexuel renvoie à un langage non verbal, articulé autour du corps et des mouvements. Par tout cela, le sexe raconte comment on se connecte à l’autre ou comment on peut se couper de lui. Je suis aussi fasciné par l’aspect chorégraphique de la sexualité comme on peut le voir notamment dans mes vidéos prenant place sur des aires de cruising.

Ton travail a à la fois un aspect documentaire, expose une certaine forme de réalité mais c’est aussi très fictionnel, esthétique, avec un vrai travail sur la narration. Comment prépares-tu tes différents projets ?

J’ai toujours une idée claire de ce que je veux montrer, tenter de comprendre ou d’exprimer. Je pars avec des questions, je fais des recherches dont je pressens que ce qu’elles m’apporteront m’aidera à mieux composer avec mes différentes interrogations. Toutefois, je laisse toujours une marge pour l’imprévu. Parfois, en cours de filmage, une situation, une personne, un propos, peut m’emmener là où je ne m’y attendais pas. Pour Gingers par exemple, le passage avec toutes les différentes érections n’était pas planifié. Un des garçons s’est mis à bander et j’ai eu l’idée d’explorer cela avec le second puis les suivants pour former un tout harmonieux. Etant donné que j’entends filmer une certaine réalité, il est important de laisser une vraie place à la spontanéité. Je me refuse d’avoir un plan de travail précis, à être mécanique. Je vis le tournage comme une expérience, une aventure personnelle. Je collecte différents instants, différentes rencontres, et utilise ce qui en résulte pour répondre à mes propres obsessions, à la trame de départ. Au fil de ce processus, j’obtiens des réponses, des choses se précisent ou bien ça dévie…

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Quand tu parles d’obsessions, qu’entends-tu par là ?

Mes films renvoient à des sortes de crises que je traverse. Des périodes où je m’interroge. Les différents tournages me permettent de soigner mes obsessions. Par exemple, si je n’avais pas fait Gingers, je serais sans doute obsédé par chaque roux que je croiserais dans la rue ! En faisant la vidéo, j’ai poursuivi mon fantasme, je l’ai exploré, étudié. J’ai rencontré des roux, des garçons qui aimaient les roux, lus pleins de choses sur eux, sur leur représentation dans l’art, à travers l’Histoire… J’ai alors eu l’impression, une fois le projet achevé, que j’avais répondu à mes interrogations, cerné ce qui avait déclenché ma fascination, fait en quelque sorte le tour du sujet. Et cela m’a libéré, j’ai pu passer à autre chose.

Ton travail de vidéaste est assez hybride, échappe aux étiquettes. Peut-on vraiment dire qu’il s’agit de porno à ton avis ?

A mes yeux, ce que je fais est pornographique. C’est tout aussi pornographique qu’érotique. Mes vidéos sont le fruit de mon parcours et de mes expériences : j’ai étudié le design sonore, j’ai travaillé pour le théâtre, fait des vidéos artistiques, de danse… Après, tout dépend de la définition que chacun a de la pornographie. Si c’est juste montrer des pénétrations, non mes films ne se résument pas à ça. Mais ils offrent un regard sur la sexualité, avec des images explicites. C’est un vrai problème de notre société actuelle : employer ou considérer des termes comme s’ils étaient complètement fermés. Comme si le porno renvoyait nécessairement à une seule image, une seule définition, à des clichés, comme si dire qu’on en fait allait nous cloisonner. J’ai envie que l’on donne à ce terme de nouvelles significations, de l’ampleur, qu’on le réinvente avec notre propre vision des choses, un regard personnel. L’associer à des choses positives, profondes. J’aime le fait de pouvoir dire que je suis autant vidéaste que réalisateur porno. Pourquoi je ne pourrais pas être les deux ? Il me semble que mon travail entre en résonance avec cette période que nous vivons où chacun retrouve une sexualité assez libre, où l’on peut s’exposer à renfort de selfies, où finalement tout le monde génère sa propre pornographie. Mes films sont pour moi l’occasion d’explorer ma  sexualité, mon identité, mes fétiches. Je suis persuadé que dans 5 ou 10 ans beaucoup de réalisateurs traiteront eux aussi ouvertement de cette thématique de la sexualité gay, amenant le porno vers une définition plus vaste.

Le porno a pour vocation première d’exciter, d’accompagner l’acte masturbatoire. As-tu cela en tête quand tu réalises tes films ?

A travers ma démarche, j’entreprends d’explorer, de révéler. Je parle principalement de désir donc c’est normal qu’à un moment donné il puisse y avoir de l’excitation. J’aime l’idée de divertir le spectateur, qu’il puisse regarder mes films en se masturbant, tout en saisissant un propos, une histoire, un point de vue. Même si elles passent en festival et que cela me réjouit, mes productions sont à la base conçues pour Internet, pour que les gens puissent les regarder sur leur ordinateur, dans leur intimité. Cela dit je ne calcule pas cet aspect masturbatoire.

Tu es en tout cas l’un de ceux qui filment le mieux l’éjaculation masculine. C’est quelque chose de récurrent dans tes vidéos.

Je perçois l’éjaculation comme une belle façon de finir une histoire. C’est l’apogée. L’aboutissement. La résolution.

En parlant d’éjaculation, cela me fait penser aux érections de Gingers ou de Dancers qui prennent une tournure assez humoristique…

J’aime l’humour, montrer l’aspect comique de certaines situations qui ne s’y prêtent pas forcément à l’origine. Je tiens à ce que mes films aient cet aspect ludique même s’ils peuvent aussi donner lieu à un sous-texte plus profond, à des interprétations qui peuvent sonder une part plus sombre de cette sexualité. Cela reste ouvert.

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Est-ce que le fait d’avoir étudié le design sonore t’amène à porter une importance particulière sur le son dans tes films ?

Oui, le son est très important pour moi. J’aime notamment inclure dans certains films des formes sonores quasi subliminales. Dans Dancers par exemple il y a le bruit de cette ceinture qu’on enlève, des chaussures qui échouent au sol, des pièces qui tombent d’un pantalon. Ce sont des petites choses mais qui renvoient à des sensations intenses, personnelles. Il m’arrive d’ajouter parfois certains sons à celui capté naturellement, pour renforcer certains aspects. Mais je veille toujours à ce que ce soit le plus naturel possible.

J’aime particulièrement les sons qui vont générer quelque chose chez le spectateur sans qu’il s’en rende vraiment compte. Quand je filme des garçons en train de se masturber, j’aime retranscrire l’acte par de petits sons. Cela permet de vivre le moment, de faire appel à quelque chose de plus physique. Pour mes projets en caméra cachée, comme Bankers ou Beach 19, il y a aussi tous ces sons qui vont avec le fait d’être dans l’observation. Le bruit de la caméra qui tremble, le son un peu sale qui va avec la tension de l’instant. Pour un film comme Gingers, le travail était en rapport direct avec la voix. La musique du film provient de toutes ces voix, de ce chant grégorien qui apporte une certaine dimension mystique…

Même si ta filmographie témoigne de thèmes récurrents (la sexualité, le cruising, l’identité, le fétichisme…), la forme varie souvent…

Chaque film a sa propre spécificité. J’aime inventer, travailler différemment la forme, me laisser porter par chaque expérience, essayer de me renouveler le plus possible, explorer de nouvelles pistes de narration.

J’ai différentes caméras et j’utilise chacune en fonction de l’approche, de l’orientation choisie pour tel ou tel film, de l’émotion que je souhaite véhiculer. Des petites caméras digitales pour les films où le dispositif flirte avec la caméra cachée, mon appareil Canon quand il s’agit de faire quelque chose de plus cinématographique ou des portraits, une caméra Super 8 pour aborder l’amour ou des sujets plus nostalgiques…

 

Là où tu te rapproches le plus de la réalité, de l’instant, c’est sans doute dans des films comme Bankers ou Beach 19 pour lesquels on sent vraiment que tu te fonds toi-même dans le décor, en nous y entraînant. Comment as-tu vécu ces tournages ? N’était-ce pas difficile de débarquer avec une caméra sur des lieux de cruising ?

Pour ce type de projets, je filme d’abord de loin, en épiant en quelque sorte. Mais la plupart du temps je suis tellement absorbé par ce qui se passe que j’ai envie de regarder ça de plus près. A ce moment-là, je révèle aux autres ce que je suis en train de faire, je les approche, j’essaie de favoriser l’interaction. Quand je filme de près certaines personnes dans leur plus totale intimité ou en train de s’adonner au cruising, il faut bien sûr qu’ils me fassent confiance. C’est aussi pour ça que je ne montre quasiment aucun visage dans ces vidéos. C’est toujours délicat de débarquer sur une aire de drague et de demander si je peux filmer. Ces endroits ne s’y prêtent pas vraiment à la base, ce ne sont pas des situations où les gens ont envie d’être vus. Donc c’est important de leur garantir un anonymat, de les protéger, même si certains assument sur le moment.

Tu n’as pas peur que le spectateur soit frustré de ne pas voir les visages dans ces cas-là ?

Personnellement, j’aime avant tout ressentir des choses et je n’ai pas forcément besoin de tout voir. Parfois, une image floue ou simplement du son peuvent être tout aussi intéressants et intenses ,voire plus, qu’une représentation directe et brute du sexe. Ca peut être agréable de ne pas tout montrer, de rester juste sur des corps, des silhouettes A mes yeux, c’est quelque chose de très excitant : chacun peut y projeter ses propres désirs, ses fantasmes.

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Les visages ont en revanche toute leur importance et sont sublimés dans les films Gingers ou Daddies. A travers ces deux projets tu as dressé le portrait de gays roux ou plus âgés, recueillant de nombreux témoignages. Comment procèdes-tu pour ce type de vidéo ?

Je laisse parler les modèles. J’observe ce qui dans leur discours peut être similaire avec ce que disent les autres ou ce que je pense moi-même, je cherche à dégager une unité tout en dévoilant leur corps. Ces films ne représentent pas seulement les gens que je filme mais un certain groupe de personnes. On part de l’intime pour représenter une communauté où l’on peut se retrouver. On peut facilement avoir la sensation d’être isolé, différent, et en souffrir. Mais cette différence est une force, elle amène à s’affirmer, pousse certains à se forger une voix, à s’exprimer, et du coup à se rendre compte qu’il y a d’autres personnes qui pensent et ressentent la même chose. J’aime aussi travailler sur la répétition, la récurrence, c’est sans doute lié au fait que j’ai longtemps observé et travaillé dans le milieu de la danse.

Tes modèles ont globalement de très jolis corps. La beauté masculine, plastique, ça te fascine ? Comptes-tu filmer à l’avenir d’autres corps moins « beaux » dans un soucis de réalisme ?

Je suis fasciné par la beauté. Pas par une beauté figée. J’aime chercher la beauté chez quelqu’un, la trouver, la dévoiler, la sublimer. Si tu rencontres en vrai les garçons que j’ai filmé, cela pourra peut-être démystifier la chose. J’aime capturer chez quelqu’un ce qu’il a de plus beau pour constituer au bout du compte une sorte de puzzle formant à terme une sorte d’idéal. Physiquement parlant, tous mes modèles ne sont pas des canons. Mais il y a une vraie beauté qui émane de leur assurance, de leur façon d’assumer qui ils sont et ce qu’ils font. Je suis autant attiré par un beau corps que par un discours et j’essaie de retranscrire cet équilibre dans mes portraits. Ce que capture mon regard évolue aussi en fonction des lieux où je tourne : chaque endroit amène des personnalités et des physiques différents.

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Jusqu’ici tous tes films sont essentiellement consacrés à la sexualité gay. Certains artistes n’aiment pas qu’on leur colle l’étiquette « auteur gay », c’est une chose à laquelle tu prêtes attention ?

Je n’ai aucun problème à dire que l’audience que je vise en priorité est un public gay. Bien sûr je n’ai pas envie de jouer au gay de service mais ces films parlent des gays, de leur sexualité, je suis gay, ils ont été faits avec des gays… A travers eux je ne cherche pas à rendre le monde gay, juste à ce qu’il soit plus gay friendly. Je suis ravi de constater que les vidéos touchent aussi beaucoup les filles. J’ai même reçu des messages de mecs hétéros qui me félicitaient pour mon travail. Il y a plus de similitudes que ce que l’on peut croire entre la sexualité gay ou hétéro. Par exemple les applications de drague : aujourd’hui cela concerne tout le monde, c’est devenu universel.

Tous tes films ont été soit auto- financés soit réalisés grâce au soutien des spectateurs. Peux-tu revenir sur ce système ?

Le financement d’un film est quelque chose de tellement ennuyeux ! Devoir expliquer ses idées, ses films, convaincre des financiers pour qu’ils te donnent de l’argent…. C’est d’autant plus compliqué que j’inclus des images explicites. Et puis mes films ont tous une part d’abstraction, je n’ai pas envie de les justifier, d’être contraint de donner des explications. Alors j’ai choisi ce système où chaque film est disponible sur Internet pour quelques euros et en l’achetant le spectateur finance le suivant. Ca me semble plus efficace que le système classique, très long, ou le crowd-funding où il faut vraiment solliciter les gens. Pour que cela marche, il faut que le spectateur ait confiance en mon travail. Il aime ce que je propose, paye pour voir la vidéo, et devient un investisseur. C’est en quelque sorte une démarche participative et je suis ravi que cela fonctionne. Cette année grâce aux visionnages payants j’ai pu sortir 6 nouveaux films.

Tu entretiens un lien privilégié avec les internautes qui suivent ton travail ?

C’est fantastique l’échange avec les spectateurs qu’Internet rend possible. C’est très interactif : je reçois des e-mails géniaux de gens qui réagissent aux vidéos, qui me donnent spontanément leurs impressions, qui me racontent même leur vie parfois ! Il y a aussi beaucoup de personnes qui finissent par générer chez moi de nouvelles obsessions ou fantasmes. Ils me font des suggestions, me parlent d’endroits incroyables, de choses dont j’ignorais l’existence. Parfois je me laisse emporter et je me pose alors la question de comment explorer cela avec mon propre regard, mon propre ressenti.

Jusqu’ici tu as réalisé exclusivement des films au format court et en prise avec une forme de réalité. Pour la suite, envisages-tu de passer à un autre format, d’explorer d’autres thèmes que la sexualité, d’avoir recours à une narration purement fictionnelle ?

Je ne m’interdis pas de faire un jour un film avec un scénario. Même si cela inclurait de travailler avec des modèles professionnels, une équipe. Pour le moment je n’en suis pas là et j’aime rester dans cette photographie du réel. Toutefois je ne veux pas être redondant dans ce que je filme donc il est possible que je m’oriente vers d’autres formes de narration à l’avenir. Je vois l’ensemble de mes vidéos comme les possibles chapitres d’un long-métrage où une obsession renvoie à une autre. Julian peut renvoyer à Gingers qui peut lui-même être connecté à Daddies ; Mates et Pix peuvent se répondre…  Il y a des tas de thèmes que j’ai envie d’explorer : l’amitié, l’hédonisme… Bien sûr que je pourrais faire à l’avenir des films davantage portés sur les sentiments. Mais je ne dissocierai jamais cela du sexe. Ca en fait partie aussi.

Interview réalisée lors du Porn Film Festival Berlin 2014

Site officiel de Antonio Da Silva Regarder son film « Julian » gratuitement / Regarder « Pix » gratuitement

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

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