
Anne (Juliette Binoche) est une quadra bourgeoise qui travaille pour le magazine Elle. Nous la suivons lors d’une journée durant laquelle elle termine de rédiger un dossier sur la prostitution étudiante. Pour son article, elle était partie à la rencontre de deux jeunes femmes, la polonaise Alicja (Joanna Kulig) et la française Charlotte, se faisant appeler Lola (Anaïs Demoustier). Alors qu’elle rédige son papier, avec Radio Classique comme fond sonore, Anne est submergée par l’émotion, de plus en plus bouleversée par le souvenir de ses entretiens. Parallèlement à son travail du jour, elle doit également s’adonner à toutes les tâches ménagères : faire la lessive, préparer le dîner pour le patron de son mari et d’autres invités assommants. Anne tente de mettre toute son énergie pour réussir un bon festin mais à l’évidence le cœur n’y est pas : son dossier l’amène à se poser des questions sur les femmes d’aujourd’hui, les hommes, sa position de « privilégiée », son mariage bancal…
C’est un film qui a divisé lors de sa sortie et on peut comprendre pourquoi. Elles est un drôle de projet, faisant le grand écart entre la vie d’une bourgeoise un brin irritante et celle de deux jeunes filles qui se prostituent pour mener la belle vie dans la capitale. Pas évident d’éviter les clichés, de dresser un portrait juste de trois personnages féminins complexes. Malgorzata Szumowska relève parfaitement le défi et c’est peut-être en cela que son œuvre a tant dérangé…
Les plus beaux passages sont incontestablement ceux avec Charlotte et Alicja. Anaïs Demoustier et Joanna Kulig sont exceptionnelles et retranscrivent à merveille la complexité de leur statut, de leurs choix difficiles. Ce sont deux parcours différents. Charlotte a véritablement choisi de se prostituer parallèlement à ses études pour la simple et bonne raison qu’elle voulait gagner de l’argent, vite, pour profiter de la vie, sans avoir à s’user dans un fast food pourri. Son problème est qu’elle doit mentir à son petit ami et à sa famille, mener une double vie. C’est un personnage étonnamment lumineux, doux, dont on peut facilement tomber amoureux. Et c’est aussi celui qui bénéficie des scènes de sexe les plus intéressantes. On passe d’une folle sensualité au glauque, du plaisir à la culpabilité, des aspects possiblement positifs du métier à l’enfer vers lequel il mène. Tout n’est évidemment pas rose mais tout n’est pas noir non plus. Des liens humains, parfois forts, se tissent entre la prostituée et ses clients. Des liens peut-être fragiles, hypocrites, artificiels car monayés. Charlotte, malicieuse, refusant de voir les dangers auxquels elle s’expose, apparaît comme une gamine embarquée dans une situation qu’elle croit à tort contrôler. Elle continuera toujours de sourire, de prétendre que tout va bien. Même si sa vie amoureuse en prend inconsciemment un coup et que son rapport aux autres aussi.
Pour Alicja, la prostitution relève plus de la nécessité. Dès son arrivée dans la capitale, elle se fait voler sa valise, peine à trouver un logement étudiant. Quand elle répond à l’annonce d’un homme louant une belle chambre, ce dernier lui propose un bon prix mais veut aussi obtenir de sa part des faveurs sexuelles…D’abord répugnée, Alicja finira par opter pour la prostitution, mettant au passage la main sur un bel appartement, s’octroyant un train de vie très élevé, sans avoir besoin de demander de l’argent à sa mère trop économe. Plus lucide sur son quotidien, plus sauvage, trash, elle n’est pas du genre à faire dans la dentelle.
Les deux témoignages des jeunes prostituées auraient pu souffrir d’un côté trop documentaire. La réalisatrice transforme ces confessions en véritables moments de cinéma, truffés de trouvailles esthétiques, plaçant le spectateur dans une position inconfortable, passant par diverses sensations et émotions. Impossible de ne pas trouver ces filles attachantes, belles, fortes, de ne pas être bouleversé par ce qui leur arrive quand les choses tournent mal. Leurs moments de plus ou moins grande complicité avec Anne sont également savoureux. La journaliste coincée apparaît comme une possible mère de substitution, curieuse de les comprendre malgré son apparente maladresse. Le côté maternel s’affirme notamment lors des scènes avec Charlotte, dont la vulnérabilité cachée sous son air déterminé ne laisse définitivement pas Anne indifférente. Avec Alicja, les rapports sont plus tendus mais n’en sont pas moins intenses. Elles finissent par boire et danser comme deux copines. Il est intéressant de noter que pour obtenir ses entretiens Anne a payé les deux escort girls. Elle est donc en quelque sorte elle aussi une cliente, obtenant grâce à son argent des réponses, des émotions.
Très fort, profond et maîtrisé quand il s’agit de dresser le portrait de prostituées étudiantes, Elles est un peu plus fragile, borderline, quand il s’agit de parler de son héroïne bourgeoise et frustrée. Juliette Bincohe n’hérite pas d’un rôle facile. A plus d’une reprise, Anne se révèle être à côté de la plaque, irritante de par son côté trop guindé, ses petites habitudes de femme des beaux quartiers. Elle a beau répéter à loisir qu’elle voit de quoi parle ses interlocutrices, qu’elle comprend leur situation : on y croit pas une seconde. Anne est à mille lieux de leur quotidien et s’offusque rien que quand elle découvre que son mari, qui ne l’a pas touchée depuis un moment, regarde en douce des films pornos sur son ordinateur. Qu’est-ce qui la travaille, la bouleverse autant, alors qu’elle rédige son article et prépare son dîner ? Le fait que son mari pourrait être un de ces « porcs » comme les autres ? Oui, c’est évident. Mais il n’y a pas que ça qui la turlupine. Sans se l’avouer, Anne a été quelque part excitée par les révélations sordides de Charlotte et Alicja. Leur sexualité exacerbée l’a renvoyée à son manque personnel. En témoigne une scène de masturbation pour le moins embarrassante.
Alors que le dîner qu’elle a tant peiné à préparer tourne mal, Anne s’enfuit et revient, tentant, à moitié ivre, de faire de façon un peu vulgaire une fellation à son mari, pensant que cela les aidera à sortir de leur routine, de leur existence bourgeoise de plus en plus asphyxiante. La mission se révèlera impossible. Le quotidien reprendra, nous laissant tirer la conclusion qu’Anne n’est pas plus heureuse dans sa vie que Charlotte ou Alicja. Qu’elle aussi, à son échelle, est une pute. Celle de son mari, de sa famille, pour laquelle elle accepte de se soumettre, de jouer à la bobonne. Et si nous étions tous les putes ou les clients de quelqu’un ?
N’hésitant pas à aller au bout de son propos, aussi sombre et sujet à la controverse soit-il, à dresser des portraits aussi touchants qu’antipathiques (on ne s’attachera que partiellement à Anne mais cela sert curieusement la réflexion), Malgorzata Szumowska bouscule le spectateur et ses préjugés. Elles n’est pas un film facile, aimable ou confortable mais il est indéniable qu’il constitue bel et bien une proposition de cinéma, qu’il dispose d’une véritable vision d’auteur. Et mérite donc largement le coup d’œil.
Film sorti en salles le 1 février 2012
Sortie en DVD chez Potemkine & agnès b DVD – Bonus : Entretien avec Anaïs Demoustier et la scénariste Tine Byrckel + le documentaire Escort








