L’Arrangement (Elia Kazan, 1969) : dangereuses concessions

Gaspard Granaud 3 mai 2012 0
L’Arrangement (Elia Kazan, 1969) : dangereuses concessions

Eddie Arness (Kirk Douglas) est un riche publicitaire, admiré de ses collègues. Il vit dans une somptueuse maison avec sa femme Florence (Deborah Kerr). Ils dorment chacun dans leur lit et semblent rongés par la routine. Un matin, alors que sa publicité pour des cigarettes passe en boucle sur les ondes de la radio, Eddie prend la route et lâche le volant. Il ne meurt pas mais pourrait avoir des séquelles mentales. Cloîtré chez lui, il se souvient avec nostalgie de son ancienne maitresse, Gwen (Faye Dunaway), dont il était tombé amoureux. Petit à petit, il se laisse envahir par le passé et rejette en bloc le présent. Enchaîné à un travail qu’il n’aime pas (il rêvait jadis de devenir écrivain), marié à une femme qu’il n’aime plus, le rescapé décide de tenter de s’accorder une second chance. Il abandonne son travail et part à la recherche de Gwen. La belle blonde avait très mal vécu leur rupture et vit désormais avec Charles, qui ne semble être là que pour tromper l’ennui, empêcher la solitude. Il accepte qu’elle couche avec d’autres hommes sous son nez et élève avec elle un enfant dont il n’est pas le père…Quand Eddie revient, la passion se ravive. Mais Gwen, traumatisée par le passé, blasée, pense ne pas pouvoir lui accorder sa confiance. Pendant qu’il prend du bon temps, l’entourage du publicitaire s’inquiète et complote. Jalouse, sa femme serait prête à le déclarer fou et à prendre possession de ses biens…

Adaptant son propre roman, L’arrangement, Elia Kazan livre une œuvre très dense et un brin désillusionnée. Le début du film est formellement sublime, restituant parfaitement le vertige d’un homme à bout, évoluant dans un monde auquel il ne se sent plus appartenir. Se laissant lui-même submerger par son propre slogan publicitaire mensonger, Eddie finit par lâcher prise, par lâcher le volant de sa voiture. Suicide raté. Revenant à la vie, immobile, il a pour la première fois le temps de faire le point. Comment en est-il arrivé là ? Comment a-t-il pu ainsi devenir tout ce qu’il ne voulait pas être ?

Enfant, Eddie avait subi les foudres d’un père autoritaire, violent avec sa femme. Un père qui voyait d’un mauvais œil ses études, ses aspirations à devenir écrivain. Il voulait faire de lui un entrepreneur. Après avoir tenté de suivre ses propres rêves, Eddie a finalement plié, choisissant la pub et se rangeant avec une femme qui présentait bien mais qui ne le faisait pas vibrer. Une image lui revient fréquemment en tête : celle de sa mère, bafouée, impuissante, disant « Chut ». Ne pas chercher à tenir tête au père, rester sur un prétendu droit chemin…Et voilà comment Eddie a accepté de mettre sa vie sur des rails, l’amenant au final à déraper et à reproduire le même schéma qu’un père qui le terrorisait. Alors que l’entourage d’Eddie le juge à moitié-fou, son père est justement sur le point d’être enfermé dans une clinique. Eddie s’y oppose. Il déteste cet homme mais dans le fond il a toujours cherché à obtenir sa reconnaissance, à devenir celui qu’il espérait qu’il soi. Le vieux est désormais à moitié sénile et son sort dépend des autres. On a trop vite fait de prendre le mauvais chemin et de rater sa vie. Eddie s’ennuie avec sa femme Florence qu’il finit par maltraiter, comme le faisait son père avec sa mère. Florence reste, trouvant un équilibre tordu entre son amour et la souffrance que lui cause son époux. Elle finira par causer sa perte, influencée par un proche avocat, amoureux d’elle en secret depuis longtemps.

Il est avant tout ici question du poids du regard des autres. Les attentes que peuvent placer en nous un père, le cliché d’une certaine réussite sociale. Céder et décider de se ranger, ne pas l’ouvrir quand quelque chose ne lui convenait pas, est ce qui a entraîné Eddie à sa perte. Il aurait dû prendre des risques : celui de vivre de ses écrits, celui de quitter sa femme pour vivre pleinement sa passion avec Gwen. Mais il a voulu rester « clean ». Il est finalement aussi clean que les cigarettes qu’il promouvoit avec des slogans mensongers. A force de représenter une illusion du bonheur, on ne mesure plus à quel point on est malheureux. Eddie se retrouve définitivement piégé. On notera également que l’amour ici est vécu comme une succession de rapports de force où le manque de concession brise autant que les concessions extrêmes (Barbara aime Eddie jusqu’au désespoir alors qu’un avocat dévoué ne demande qu’à faire son bonheur / Eddie préfère Gwen à sa femme / Gwen préfère sans doute le destructeur Eddie à son compagnon asexué Charles…)

L’Arrangement est un film dense, interrogeant la vie, son sens, comment il peut-être difficile d’être fidèle à soi-même, ses envies, ses rêves. A force de concessions, l’homme se brise. Tout le casting est absolument génial : Kirk Douglas poursuivant l’espoir d’une seconde chance, Deborah Kerr en épouse désespérée, Faye Dunaway en bombe sexuelle tourmentée, Richard Boone en vieil homme fou et source d’émotions contradictoires. La mise en scène est très colorée et maîtrisée et Kazan s’autorise quelques effets pop, bien dans l’air des 60′s. Profond et réflexif.

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