Le mur invisible (Elia Kazan, 1948) : danger latent

Gaspard Granaud 28 juin 2012 0
Le mur invisible (Elia Kazan, 1948) : danger latent

Phil Green (Gregory Peck), journaliste veuf, débarque à New York avec sa mère et son petit garçon. Il espère trouver du travail dans un grand journal. On lui propose d’écrire un dossier choc sur l’antisémitisme. Nous sommes en 1947 et Phil n’est pas très inspiré par le sujet, il pense que tout à été dit et qu’il ne peut rien faire de très original. Il rencontre dans le même temps Kathy, une jolie femme issue d’une famille aisée dont il s’amourache. Soudain lui vient en tête un angle de génie : il vient d’arriver en ville, personne ne le connaît, et il va se faire passer pour un juif histoire de voir si l’antisémitisme règne encore. Et il va prendre son rôle très au sérieux, parfois trop du point de vue de Kathy. Petit à petit, le journaliste se heurte à un mur invisible, découvre les idées sales et latentes de bien des gens de son entourage. Son article prend le dessus sur sa vie, transforme celle-ci progressivement en enfer….

Si le sujet du film peut paraître, comme l’article commandé à Phil Green, relativement peu original ou passionnant, Elia Kazan parvient pourtant à faire monter la tension et créer des chocs jamais là où les attend. Le ravissant Gregory Peck incarne avec grâce Phil Green, homme entier, un tantinet gauche en amour mais toujours droit quand il est question de ses valeurs, de son envie de voir le monde devenir chaque jour un peu meilleur. Un homme bien, sentimental, prenant son article très à cœur et devenant réellement dans sa tête un juif, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Si personne ne revendique son antisémitisme, si au contraire les gens s’indignent contre ceux qui le sont, rares sont les individus à se battre pour que ce fléau disparaisse à jamais. On entend une blague xénophobe, on se dit gêné, voire horrifié, mais personne ne se lève et part , fait un scandale. On accepte, on se dit que ce n’est pas si grave. Kathy fait partie de ces gens-là, qui manquent de courage, qui n’ont pas l’âme à militer. Autant dire qu’elle est comme la majorité des êtres humains. Nous avons tous un jour assisté à un acte ou entendu des paroles racistes. Et qu’avons-nous fait ? L’horreur est dans la latence, dans le silence. Ne rien dire, penser qu’il n’y a rien d’alarmant est comme collaborer à une idéologie crasse. Phil Green, lui, veut se battre. Plus il creuse, plus il réalise que le problème est plus ample que ce qu’il avait imaginé. Certains juifs ne sont pas acceptés dans de grands hôtels (car il n’y aurait plus de place – même topo pour les enfants éjectés des colonies de vacances) , leur présence fait mauvais genre dans les soirées, les petites blagues et insultes s’immiscent dans les conversations. Hypocrisie, raccourcis, arrière-pensées : le film nous montre comment le poison de la haine est omniprésent dans le quotidien, semblant inoffensif mais créant pourtant bien des ravages.

Alors qu’on entre dans le film en se disant que Phil Green ne découvrira pas grand chose, on en ressort, comme lui, lessivé, perplexe, anxieux, en se disant que rien n’est vraiment gagné. Il y a aussi l’espoir qui vient en rêvant que des hommes comme lui continuent à se battre, l’envie soudaine de changer et de nous aussi défendre une cause primordiale. Un film étonnamment militant dans son propos.

Mais ce n’est pas tout : Le mur invisible est aussi le récit d’une love story. Celle d’un homme courageux et passionné et d’une femme vulnérable, influençable. L’itinéraire d’un couple qui essaie de se construire, de se solidifier dans un monde impitoyable car plein de faux-semblants. Une œuvre forte, inattendue et vibrante.

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