Les mille et une nuits (Pier Paolo Pasolini, 1974) : plaisir et morales

Gaspard Granaud 4 juillet 2012 0
Les mille et une nuits (Pier Paolo Pasolini, 1974) : plaisir et morales

Une belle esclave, prénommée Zumurrud (Ines Pellegrini), est à vendre au marché. Mais la vente est atypique : Zumurrud a le droit de choisir le maitre qui l’achètera. Elle se permet d’offenser certains intéressés et finit par jeter son dévolu sur un jeune homme pauvre et vierge, Nur Ed Din (Franco Merli). Ce dernier parvient à l’acquérir grâce à une bourse qu’elle lui donne elle-même (ils s’achètent donc plus ou moins l’un l’autre). Zumurrud initie Nur Ed Din au sexe et ils semblent se destiner à une vie humble et pleine de plaisirs. Alors que la femme envoie son amant à la ville pour vendre une de ses toiles, elle lui demande de ne pas la vendre à d’hommes aux yeux bleus, même contre une forte somme d’argent. Mais Nur Ed Din se fait avoir et n’exauce pas son souhait. L’homme aux yeux bleus achète la toile et suit le garçon jusqu’à son domicile où il finira par capturer Zumurrud pour en faire son esclave. Désespéré à l’idée d’avoir perdu son amour, Nur Ed Din ère dans les environs à sa recherche. En chemin il va croiser différentes personnes qui lui raconteront des histoires sur l’amour et le désir…

Achevant sa « Trilogie de la vie », Les mille et une nuits est l’occasion pour Pasolini d’adapter à sa manière ces histoires d’un autre temps pleines de leçons de vie ou de morales cruelles. Le cinéaste fait son marché, choisit de parler des personnages qui collent le plus à son univers. On retrouve ainsi essentiellement des récits à forte connotation sexuelle. L’histoire de Nur Ed Din et Zumurrud sert à faire le lien entre de multiples histoires aussi passionnantes et sensuelles les unes que les autres.

Durant plus de deux heures, on passe avec bonheur d’un récit à l’autre et explorons toutes les facettes de l’amour, du désir, en plus de suivre des quêtes identitaires pleines de vérités sur l’Homme et ses faiblesses. La plupart du temps les acteurs sont nus et il est difficile de ne pas remarquer à quel point les corps sont superbement filmés et érotisés. Qu’on soit un homme ou une femme, homo ou hétéro, difficile de ne pas se laisser emporter par notre propre désir et même de ressentir une certaine excitation. Et Pasolini nous prouve une fois de plus qu’il arrive à semer le trouble en mélangeant des désirs traditionnels à des fantasmes plus ou moins assouvis et parfois très audacieux. Diverses sexualités s’expriment ici dans la plus grande des libertés. La beauté des première étreintes amusées entre Nur Ed Din et Zumurrud ; la passion du désir entre Aziz et Dunya (avec une impressionnante scène où l’homme tient un arc avec une flèche dont le bout est un godemichet !) ; le voyeurisme complice du roi Haroun El Rachid et de la reine Berhame ; la relation à la frontière de la pédophilie entre Yunan et un jeune garçon apeuré…

gay pasolini

Tout ici est filmé avec une complicité du cinéaste, une envie non dissimulée et les corps à corps plus ou moins filmés frontalement sont tous sensoriels, sensuels. Le sexe apparaît comme quelque chose d’extrêmement naturel, qui se partage avec tout le monde sans aucune prise de tête. Un regard bienveillant, totalement libéré sur la sexualité. Mais attention tout n’est pas rose, loin de là. Certaines histoires ont des issues surprenantes voire terribles. Aziz emporté par la passion avec Dunya causera la mort de sa femme promise Aziza, il paiera ce crime en étant castré. Yunan sera confronté à la terrible prédiction d’un oracle qui l’amènera à tuer son jeune amant supposé avec un coup de poignard (difficile de ne pas penser à la sodomie vue l’admiration portée au postérieur du garçon avant le crime).

A la folie des sens vécue en toute innocence s’oppose le poids de la croyance. Chaque protagoniste semble être à un moment crucial de sa vie, prêt à affronter, assumer ou subir de grandes vérités sur la vie et sa vie. Les ébats sexuels se mêlent ainsi aux questions existentielles avec une grâce folle.

Les mille et une nuits constituent une sorte de collection d’histoires pour adultes mais qui nous rappelle le plaisir enfantin de se laisser bercer par le récit d’aventures palpitantes. Beau, souvent troublant, extrêmement dense, passionnant : un chef d’œuvre comme on en fait plus.

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