The shop around the corner / Rendez-vous (Ernst Lubitsch) : correspondances

Gaspard Granaud 17 juillet 2012 0
The shop around the corner / Rendez-vous (Ernst Lubitsch) : correspondances

Matuschek & Co est une petite boutique de maroquinerie à Budapest. Autour de Matuschek le patron travaille toute une bande des plus sympathiques. Il y a les vendeurs Pirovitch (Felix Bressart) – qui passe tout son temps à se faire crier dessus- et Vadas (Joseph Schildkraut) –qui est constamment dans une séduction outrancière- mais aussi le coursier très sollicité , Pepi (William Tracy), ainsi que deux autres vendeuses…Et enfin et surtout il y a Alfred Kralik (James Stewart), le plus fidèle employé de la maison, chouchou de Matuschek qui l’invite régulièrement à diner chez lui avec sa femme. Kralik espère recevoir prochainement une augmentation. Mais ces derniers temps, son patron ne lui fait pas de cadeau. Le charmant vendeur s’en offusque un peu mais il a la tête ailleurs : depuis quelques semaines, et ce grâce à une petite annonce, il entretient une correspondance « amoureuse et culturelle » avec une femme inconnue. Ils doivent se rencontrer bientôt et Kralik en est déjà amoureux avant même de l’avoir vue. Parallèlement arrive dans la boutique la très volontaire Klara Novak (Margaret Sullavan), à la recherche d’un emploi. Elle parvient à se faire embaucher et passe son temps à s’opposer à Kralik. C’est clair comme de l’eau de roche pour tous les deux : ils ne s’apprécient pas. Pourtant, il se trouve que Klara est la femme avec laquelle Kralik correspond…

Rendez-vous (The shop around the corner en VO) est typiquement le genre de films que l’on pourrait conseiller de voir pendant les fêtes de fin d’année. Car cette production holywoodienne met du baume au cœur et nous donne le sourire, grâce notamment au charme irrésistible de ses comédiens (James Stewart en tête). L’histoire (comme la réalisation) est assez simple mais tout fonctionne de bout en bout et Lubitsch ne prend jamais son spectateur pour un demeuré. On comprend rapidement que la correspondante tant fantasmée de Kralik est Klara Novak et on en rit…Surtout lorsque le jeune homme découvre à son tour la vérité et s’en sert pour délicatement manipuler Klara. Cette dernière, en effet, n’a de cesse de lui rappeler à quel point il n’est rien comparé à l’homme avec lequel elle correspond. Kralik ne serait qu’un banal vendeur borné, pas très cultivé, alors que le correspondant, lui, serait d’une incroyable sensibilité, artistique comme personnelle. Le cinéaste nous montre de façon bien amusante les distances considérables entre le fantasme et la réalité…

rendez-vous james stewart

La correspondance est également le moyen de prouver qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Quand on écrit à quelqu’un, on se livre davantage, on exprime ses émotions. Alors que dans la vie, au travail notamment, on reste dans son rôle et on masque nos faiblesses, nos parts les plus intimes. Et ainsi on peut véhiculer une image réductrice, erronée, se tromper sur les gens : quiproquos. Au tout début du film, le patron s’interroge sur le fait de commercialiser des boites à tabac qui font de la musique. Klara parviendra à en vendre une à une cliente en lui faisant croire qu’il s’agit d’une boite à bonbons. Les humains seraient alors comme des boites, qui sait ce qu’il y a vraiment à l’intérieur et ce qu’ils représentent…Toutefois on peut parfois se cacher derrière des mots et les penser (Kralik utilise plusieurs fois des citations de grands auteurs pour passer des messages personnels, comme s’il avait besoin des mots des autres pour exprimer ce qu’il ressent).

L’histoire d’amour à la sauce « Je t’aime moi non plus » n’est qu’un segment de ce Rendez-vous extrêmement charmant. Il est aussi et surtout question ici de la vie, des bonheurs et aléas d’une petite boutique dans les années 30. La crise sévit, pas facile de trouver du travail. Chacun s’accroche comme il peut et il règne dans ce magasin un véritable esprit de solidarité (alors qu’à Noël les ventes explosent, tout le monde se réjouit et tout le monde reçoit une prime). C’est une vision en quelque sorte idéaliste du travail avec une adorable équipe, du respect à tous les niveaux…Et aussi une réflexion sur l’importance du travail dans la vie, à quel point le travail peut créer des relations fortes avec des individus. Beaucoup d’humour, de charme, le tout saupoudré de gravité et de romantisme : Rendez-vous , sans être novateur ou particulièrement original, séduit.

Film produit en 1940, sorti en France en 1945

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