Tabou (Miguel Gomes, 2012) : les fantômes du paradis perdu

Gaspard Granaud 13 décembre 2012 0
Tabou (Miguel Gomes, 2012) : les fantômes du paradis perdu

Portugal. Pilar est une femme solitaire malgré elle qui tente de faire le bien autour d’elle. Membre d’une association, croyante et pratiquante, elle est particulièrement touchée par sa vieille voisine, Aurora, qu’elle soupçonne d’être en pleine dépression. Cette femme âgée, élégante, vit avec sa bonne à tout faire Cap-verdienne, Santa, qu’elle soupçonne pour sa part d’être diabolique. Un jour, Pilar va chercher Aurora dans un casino où elle vient de jouer tout son argent. La femme, dont le vice du jeu est connu, tient à préciser qu’elle est cette fois venue jouer suite à un étrange rêve… Son rêve se révèle des plus loufoques. Plus tard, malade et sur le point de mourir, Aurora réclamera à ses côtés un certain Gian Luca Ventura. Pilar ira le chercher, le retrouvera dans une sorte d’asile et l’en fera sortir pour exaucer la dernière volonté de son amie. Mais ils arriveront trop tard. Alors qu’Aurora est enterrée, Gian Luca Ventura raconte le lien qui les a unis. Dans les années 1960, Aurora était une lady, vivant dans l’Afrique coloniale portugaise, mariée à un riche et bel homme. Un jour, Gian Luca, qu’elle n’avait jamais croisé, lui a rapporté son petit crocodile qui s’était échappé. Début d’une passion clandestine et vouée à être maudite, qui, alors que l’Afrique allait gagner son indépendance, allait sceller le destin de la belle à jamais…

Après une introduction aussi sublime qu’exigeante (texte magnifique et poétique en voix off débité à toute vitesse) , Tabou lance sa première partie, intitulée « Paradis Perdu ». Noir et blanc de rigueur, contemplation, l’effet d’un songe : le film requiert de son spectateur un certain abandon. Au fil de la première partie, le côté théorique un poil envahissant s’estompe heureusement pour livrer le récit universel de plusieurs solitudes. Celle de Santa, la mystérieuse bonne objet de tous les fantasmes, à la fois sorte d’esclave moderne, amie dévouée et malmenée d’Aurora, loin d’être aussi soumise qu’on pourrait le penser. Solitude aussi de Pilar, qui veut toujours bien faire mais qui se retrouve toujours seule au bout du compte, plantée par une étudiante polonaise qu’elle devait héberger, courtisée par un homme qui peint des tableaux d’une infinie tristesse et qu’elle ne peut aimer comme il le voudrait. Enfin et surtout, la solitude d’Aurora, vieille femme étonnante, à la fois douce et cruelle, s’égarant fréquemment dans ses rêveries et autres superstitions. Ce premier chapitre est à la fois beau et mélancolique, orné de récits magnifiquement écrits et d’une musique envoûtante.

C’est pourtant la seconde partie, intitulée « Paradis » qui va permettre au long-métrage de s’envoler en nous plongeant dans l’Afrique coloniale portugaise. Voyage dans le temps, travail impressionnant sur le son, la liaison contrariée entre Aurora et Gian Luca Ventura qui ravive le souvenir du cinéma muet… Les images d’une beauté éclatante fusionnent avec une voix off nous plongeant dans une atmosphère de conte sublime et intemporel. C’est beau comme un rêve, magique et sensuel même si peu à peu le désespoir envahit le champ.

L’amour que porte Miguel Gomez au cinéma, sa foi, est palpable à chaque plan. Il nous entraîne avec volupté dans un conte hypnotique plein de fantômes et de sensations inattendues, fait de son film aussi bien un terrain de jeu théorique passionnant qu’une love story vibrante et déchirante. On en ressort surpris, émerveillé, comme en émergeant du plus délicat des songes.

Film sorti le 5 décembre 2012

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