La jeune fille et la mort (Théâtre, adaptation de Michel Miramont) : en otage

Gaspard Granaud 25 avril 2012 0
La jeune fille et la mort (Théâtre, adaptation de Michel Miramont) : en otage

PIECE VUE AU THEATRE DARIUS MILHAUD

Gerardo Escobar, brillant avocat, a été nommé pour présider une commission d’enquête sur des crimes passés. Un poste en or, qui va lui prendre beaucoup de temps et peut-être l’éloigner de sa compagne Paulina. Cette dernière, fragile, est déjà sur les nerfs depuis quelques temps. Quand Gerardo lui annonce sa nomination, ils se querellent. Ils s’engueulent aussi car l’avocat est tombé en rade suite à un pneu crevé et parce que Paulina avait donné le cric de la voiture à sa mère. Par chance, un inconnu lui est venu en aide. Cet inconnu, qui s’appelle Roberto Miranda et qui officie comme médecin, vient sonner chez le couple au beau milieu de la nuit. Il a appris à la radio la promotion de Gerardo et tenait à le féliciter. Il lui propose également de l’aider à récupérer sa voiture laissée à l’abandon le lendemain matin. Face à tant de bonté, le futur « président » lui propose de le loger pour la nuit. Au petit matin, il retrouve le Docteur Miranda ligotté sur une chaise et bâillonné tandis que Paulina le menace avec un pistolet. Quelques années auparavant, sous la dictature, la jeune femme avait été capturée, puis torturée et violée. Elle est persuadée que le docteur Miranda est l’un de ses bourreaux. Si elle n’a jamais pu voir les visages de ceux qui l’avaient martyrisée, Paulina a bien en tête quelques détails. Elle est ainsi persuadée de reconnaître la voix de l’agresseur. Elle reconnaît également l’odeur de sa peau, et a trouvé dans sa voiture, sur une cassette, La jeune fille et la mort de Schubert qu’il se plaisait à mettre en fond sonore pendant ses « opérations ». Miranda est-il bien un des sadiques qui lui ont ruiné sa vie ? Ou Paulina se laisse-t-elle peu à peu emporter par la folie ? Tandis que le prisonnier clame son innocence, Gerardo doute…

Pièce écrite par Ariel Dorfman, adaptée au cinéma par Roman Polanski, La jeune fille et la mort fait l’objet d’une nouvelle adaptation théâtrale dont la mise en scène est ici signée Michel Miramont et dont le casting ne comporte pas de grosses têtes d’affiche. Le petit Théâtre Darius Milhaud ne permet pas beaucoup de libertés, mais qu’importe : le metteur en scène se les octroie tout seul. Il a en effet parfaitement apprivoisé la salle et les acteurs exploitent chaque côté de la scène recréant grâce à leur conviction et leur générosité une vaste demeure. Si l’intrigue originale prenait place dans un pays d’Amérique du Sud à la fin du XXème siècle, cette adaptation nous laisse libre de nous référer à n’importe quelle dictature de l’Histoire. Le texte est intemporel et fort, les comédiens sont poussés à tenter de donner le meilleur d’eux-mêmes au cœur d’un puissant huis clos.

Alain Fabre est irréprochable dans le rôle du Docteur Miranda, Monsieur tout le monde soupçonné du pire, toile blanche sur laquelle éclate l’hypothétique folie de l’héroïne et nos peurs les plus enfouies. Avec seulement quelques mots, une confession plus ou moins truquée, surgissent dans nos têtes des images de torture, une atmosphère glauque. Stéphanie Reynaud, pour sa part, hérite du rôle exigeant et complexe de Paulina. Jeu sur le fil, moyennement convaincant au départ mais qui gagne en force au fil du temps. Enfin, le charmant Régis Bourgade s’inscrit, pour ceux qui ne le connaissait pas encore (il a notamment collaboré plusieurs fois avec un certain François Bégaudeau), comme la révélation de ce sombre spectacle. C’est à son personnage que le spectateur s’identifie le plus et l’acteur y apporte beaucoup de nuances et une inattendue sensualité.

Pour ce qui est du fond, La jeune fille et la mort parle, entre autres, d’enfermement (au sens propre et au figuré : Docteur Miranda l’otage, Paulina prisonnière de ses douloureux souvenirs, Gerardo contraint par amour de ne pas céder à ses propres pulsions), de croyance (l’idéologie nauséabonde qui a conduit des hommes à devenir des tortionnaires / la croyance en l’être aimé et ses possibles limites / l’espoir de croire à une rédemption….) et questionne la fameuse Loi du talion. Universel.

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