Le désert des Tartares (Christian Suarez) – Théâtre du Petit Hébertot

Gaspard Granaud 2 mai 2012 0
Le désert des Tartares (Christian Suarez) – Théâtre du Petit Hébertot

D’après l’oeuvre de Dino Buzzati / Adaptation de Xavier Jaillard

Giovanni Drogo, jeune lieutenant, part pour le fort Bastiani à sa sortie de l’école militaire. Il est tout d’abord enthousiaste à l’idée de découvrir l’endroit situé face à l’intrigant « désert des Tartares ». Le jeune homme a soif d’aventure. Mais à peine arrivé, il réalise que la réalité ne correspond pas du tout à son fantasme. Les hommes attendent en vain l’hypothétique attaque des Tartares et les journées filent sans que rien ne se passe. Drogo attend l’approche de son quatrième mois de service pour se faire porter malade lors de la visite médicale et ainsi rentrer chez lui. Le temps passe doucement, les tâches sont répétitives et il n’y a que le désert et le « Nord » à guetter. Quand arrive le moment de la visite médicale, Drogo change pourtant d’avis après s’être laissé happé, en regardant par la fenêtre, par la beauté des montagnes. Il va passer sur le front des mois et des mois avant d’obtenir une permission. Quand vient le moment de rentrer chez lui, il réalise que chez les civils le temps passe et les choses changent. Il retrouve sa chambre de jeunesse mais ne se sent plus vraiment à la maison. Sa mère a appris à vivre sans lui, la fille dont il est toujours amoureux s’en va pour 2 mois en Hollande mais il ne trouve pas les mots pour la retenir… Après ce retour à la civilisation décevant, Drogo revient pour de bon au front et s’accoutume de ce quotidien en exil. Il finit même par prendre goût à la routine, l’ennui, qui le sécurisent. Il va ainsi laisser couler toute sa vie…

Adaptation théâtrale du roman de Dino Buzzati (qui a également fait l’objet d’un film), Le Désert des Tartares joue la carte d’un certain minimalisme. Une chaise, un lit dépliant, des marches et surtout un grand tableau, à la fois beau et glaçant, représentant le fameux désert. Deux interprètes seulement : Fabien Heller dans le rôle de Drogo et Xavier Jaillard faisant office de narrateur mais incarnant aussi successivement tous les hommes qui partagent le quotidien du jeune lieutenant. C’est peu mais cela n’empêche pas la pièce d’être très dense et cinématographique. Déjà grâce à l’utilisation d’une très belle musique et aussi et surtout grâce au travail sur la lumière. On replonge très souvent dans le noir et ces « fondus théâtraux » permettent de jouer physiquement avec notre notion du temps.

C’est un très beau texte qui est ici adapté, joué par deux acteurs irréprochables qui nous amènent ailleurs tout en provoquant une réflexion universelle sur la vie, le temps qui passe. La guerre, le front Bastiani, sont des images fortes représentant notre propre quotidien et les épreuves de la vie auxquelles chacun est un jour amené à être confronté. Accepter un poste, une vie dont on ne veut pas, puis s’y habituer, oublier ses rêves, ce qui nous faisait nous sentir vivant, tirer un trait sur l’amour de la famille, d’une fille, et sans s’en rendre compte perdre son humanité. On est aux côtés de Drogo, au front, seul dans sa modeste chambre, réalisant trop tard qu’il est passé à côté de sa vie. Lui qui en arrivant observait avec presque un certain mépris ces hommes attendant la guerre pour réaliser peut-être quelque chose, a fini par devenir comme eux. Fixer le désert, espérer que quelque chose bouge, finir par confondre espoirs secrets et réalité, s’enfermer dans une bulle…

La pièce joue avec la lenteur, nous berce de textes à la portée philosophique, simples, intemporels. Un voyage à l’intérieur de nous-mêmes. Sobre, maîtrisé et troublant.

Leave A Response »