Grimm Love / Rohtenburg (Martin Weisz, 2006) : envies de chair

Gaspard Granaud 30 avril 2012 2
Grimm Love / Rohtenburg (Martin Weisz, 2006) : envies de chair

Katie Armstrong (Keri Russell) est étudiante en psychologie. Elle a choisi de faire sa thèse sur l’affaire Oliver Hartwin. Une affaire qui fit grand bruit en Allemagne : deux hommes se rencontrant via Internet. L’un, Oliver (Thomas Kretschmann) ayant pour rêve ultime de manger un homme ; l’autre, Simon (Thomas Huber), ayant envie de se faire dévorer. Ce dernier mourut donc de façon consentante tandis que le cannibale se retrouva en prison. Il fut découvert et arrêté car à peine son partenaire dévoré, il était retourné sur le net pour trouver encore plus de chair fraiche. Katie se passionne pour l’histoire de ces deux hommes, analyse leur passé, retourne sur les lieux du crime et cherche une vidéo. Car Oliver Hartwin avait filmé sa « cérémonie » pour la diffuser sur le net. Seule la police et quelques internautes avaient pu découvrir le spectacle, la vidéo ayant été bien entendu retirée de la toile au plus vite. Alors que l’étudiante cherche à comprendre ce qui a pu amener ces deux hommes à une telle pratique, nous nous plongeons avec elle dans leur existence sombre et tordue. Un voyage qui ne sera pas de tout repos…

Si dans Grimm Love (Rohtenburg en VO) les personnages s’appellent Oliver et Simon, l’œuvre de Martin Weisz parle bel et bien d’Armin Meiwes (surnommé le Cannibale de Rohtenburg) et de Bernd Jürgen Brandes. Ce fait divers a secoué l’Allemagne et la justice nationale a d’ailleurs tout fait pour empêcher la sortie en salles du film (il fût interdit pendant trois ans), trouvant insupportable l’idée que le cannibale touche de l’argent grâce à son acte sordide. Grimm Love fonctionne en deux temps : d’une part une étudiante qui enquête, qui va au bout de sa fascination pour l’horreur et de l’autre l’histoire d’Oliver et Simon. Nous sommes avant tout devant un film psychologique, qui va petit à petit nous montrer le cheminement des deux hommes vers l’impensable.

Deux hommes traumatisés dès le plus jeune âge : un père absent, une mère suicidaire, un quotidien glauque et trop solitaire dans un bled paumé. Livrés à eux-mêmes, sans amis, trop tôt confrontés à la mort, au désir de la mort, ils vont se découvrir un intérêt grandissant pour le cannibalisme. Martin Weisz nous plonge au cœur de leurs névroses, de leurs manques, de leur folie grandissante. Ils n’ont jamais étés des enfants comme les autres, leur fascination pour le cannibalisme apparaît chez eux comme une sorte de maladie irrémédiable. Tandis que la réalisation multiplie les effets un peu toc pour nous plonger dans une atmosphère glauque et désespérée, le scénario empreinte des chemins assez passionnants.

Si à la fois on perçoit Oliver et Simon comme des monstres , des hommes perdus dans un vénéneux fétichisme, on éprouve curieusement de l’empathie, on s’attache à eux, on espère qu’ils n’iront pas jusqu’au bout. La voix off du personnage de Katie nous explique que passé le terrible fait divers, il y a surtout là une histoire entre deux hommes seuls, dont les désirs terrifiants les coupaient du monde, les menaient à une existence faite de frustration. Une des plus belles et troublantes scènes est celle de la rencontre entre les deux hommes. C’est comme un coup de foudre, un moment aussi désespéré que magique. Ils vont aller au bout de leur envie, ensemble.

Simon, le « dévoré » est un personnage magnifique et passionnant, dingue. Il va faire le plus grand don de soi possible. Il croit y trouver une certaine rédemption. Simon est pourtant moins seul qu’Oliver. Il a un copain. Mais un copain trop gentil, lisse, à qui il ne pourra jamais montrer les pires recoins de son âme. Personne ne pourrait supporter de telles révélations. En pensant à lui, il aura envie d’arrêter son projet, de vivre, mais le désir d’être dévoré l’emportera.

Pas étonnant que le film choque, suscite le débat. On trouve beaucoup de circonstances atténuantes aux protagonistes. C’est une œuvre à vif, sensible, tragique. Et si en même temps on s’attache à Oliver et Simon, qu’on partage avec Katie sa soif d’en savoir toujours plus sur eux, on finit par trouver nos propres limites. Dès que le passage à l’acte a lieu, on se sent très mal. Bien avant même, en découvrant ces forums où les gens partagent leurs désirs de chair (je n’oserai pas taper sur Google pour voir si ca existe encore, j’en ferais des cauchemars). Katie finira par se procurer la vidéo de l’exécution et aura l’horreur en face des yeux , pour de bon. Ce que nous spectateurs voyons est relativement soft mais suffit à traumatiser (le passage où Simon se fait arracher son sexe pour le manger avec Oliver donne bien la nausée).

Si Grimm Love n’est pas un chef d’œuvre, c’est en tout cas un film psychologiquement passionnant et qui nous met face à notre rapport aux images, aux histoires. Le temps d’un film, on est un peu comme ces gens des forums, attirés par l’insupportable. Le film est très juste quand il évoque cette partie obscure en chacun de nous, quand il explique que dans le fond on a par exemple le vertige car quelque part on a tous l’envie plus ou moins consciente de sauter dans le vide, de voir ce que ça fait. L’attrait du vide, du noir.

Il y a une autre scène très forte : avant de rencontrer Simon, Oliver rencontre un homme qui déclare vouloir se faire manger. Mais une fois sur le point de mourir, il pleure et prie son bourreau de le libérer. C’est un peu ce que nous sommes en regardant ce long-métrage : on est venus chercher des images choc, une histoire folle et sordide mais une fois dans son fauteuil, on flippe, on a peur d’être traumatisés à vie à la vision de ces images attendues. Plutôt que de nous amener en pleine boucherie, de nous marquer à vie, Grimm Love préfère nous renvoyer à notre part obscure. Quoi qu’on en dise, on en ressort pas indemne.

2 Comments »

  1. FredMJG 1 juin 2012 at 8 h 34 min - Reply

    Il est sorti en DVD ?
    J’avais trouvé à l’époque l’histoire greffée de l’étudiante plutôt faux cul. Dans le même genre, je préfère de loin Tesis.

    Ou sinon je suis drôlement énervée d’avoir raté Thomas (que je grignoterais bien, mon enfance difficile je suppose) dans le dernier (et massacré) opus d’Argento pour une sombre histoire d’horaires. J’aurais bien aimé le voir mordre Asia.

    • Gaspard Granaud 3 juin 2012 at 3 h 23 min - Reply

      Je ne sais pas s’il est sorti en DVD. C’est un billet que j’avais fait lors du festival gay…Oui l’intrigue avec l’étudiante est plus faible, je suis d’accord. On verra pour le Argento mais parait que c’est pas top top ;)

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