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Nights in black leather (Richard Abel / Ignatio Rutkowski, 1973) : chasseur solitaire

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Film à la gloire de l’icône Peter Berlin, Nights in black leather réalisé par Richard Abel (sous le pseudo Ignatio Rutkowski) dispose d’un titre trompeur. En effet, ce long-métrage porno typique des années 1970 dresse le portrait d’un homme non nonchalant accumulant les rencontres à San Francisco, de jour  plutôt que de nuit. Un curieux mélange de x et de chronique du quotidien avec quelques passages évoquant le cinéma du duo Morrissey/Warhol.

Ouverture avec Peter Berlin, filmé comme un Dieu, orné d’un chapeau de cow boy, d’un pantalon en cuir comme lui seul pouvait en porter et d’une chemise en jean dévoilant son torse saillant. La caméra s’attarde sur sa taille et dévoile un travelling qui le rend imposant, comme s’apprêtant à s’illustrer dans un western où toutes les occasions seraient bonnes pour dégainer.

Le film est articulé autour de la lecture d’un carnet intime dont Peter serait l’auteur. Portrait d’un homme qui plait mais s’ennuie, en constante recherche de nouvelles sensations avec une préférence certaine pour les bikers (quand il pénètre dans un bar de routards, notre blond perd presque la tête face à tous ces hommes qui aiment le cuir). La première scène de sexe ne se passera pourtant pas dans le dit bar mais dans l’appartement de Peter. Il reçoit l’appel d’un inconnu qui l’admire depuis un moment et qui est parvenu à récupérer son numéro. Peter lui propose de le rencontrer mais l’homme semble préférer rester dans le fantasme et avoue être en train de se masturber. La drôlerie assumée des premiers échanges laisse place à une scène de dirty talk particulièrement épicée et réussie. Et le combiné de téléphone de se faire phallique. On apprécie la mise en scène, élégante et inspirée : de très beaux plans visages, le sexe tendu de Berlin à côté du téléphone comme si le rapport sexuel se passait entre l’objet et l’organe génital. S’ils sont deux en ligne, Peter laisse son interlocuteur parler (à noter que nous-mêmes nous ne verrons jamais le visage de ce mystérieux admirateur) et chacun tire son plaisir de son côté. Retour à l’essence de la masturbation : se faire l’amour à soi-même. Après l’orgasme, Peter lance un sobre « Thank you » et raccroche.

Plus tard, Peter Berlin remarque dans la rue un mec look biker, cheveux longs. Ils se regardent, se cherchent. C’est filmé façon duel de western, la voix off commente tout et nous évite ainsi une possible entrée en matière maladroite. Les deux garçons s’éloignent du bord de la route où ils se trouvent et, sur fond de musique bucolique, trouvent un coin tranquille dans une forêt alentour. Après avoir remarqué les appétissantes fesses de son nouvel ami, Peter passe à l’action… en lui mettant de l’huile sur le corps. Préliminaires, son direct, pas de musique, on entend les chiens qui aboient au loin, les oiseaux, le vent qui caresse. Des allers-retours entre la nature et une sorte de petite tente transparente : étreintes, marche dans la forêt, conversation portant sur l’attrait du cuir (« I’m a leather freak »). On oscille entre une approche documentaire dépeignant les rouages de la drague gay et de la pure fiction, avec musique classique en fond, passages esthétisants et bucoliques de mise.

Suit une autre heureuse rencontre de Peter, vêtu de cuir dans un immeuble. En allant aux toilettes, il remarque un mec aux cheveux mi-longs. Et il y va cash en se posant dans un coin, fixant sa proie avec assurance et insistance et lui lançant alors qu’il est reluqué à son tour : « Do you like it ? I want you to touch my cock, touch it ! Kiss my boots ». Qu’on se le dise : Peter Berlin est passé en mode dominateur. Il entraîne son partenaire en sous-sol et ils commencent à jouer ensemble. Berlin ordonne à son boy de se déshabiller, commentant ce qu’il découvre (« You’re not bad… ») puis le somme de le recouvrir d’huile et de le masser. Le soumis l’appelle volontiers « Sir » ou « Master ». Cette scène de domination-soumission, filmée de façon brute, documentaire, est une totale réussite misant tout sur l’aspect cérébral. Le visage du passif, entre hésitation et excitation s’oppose à l’assurance et la fermeté de Peter insistant pour être flatté (« Talk to me, talk to me, look at me ! »). Après avoir été fouetté et sodomisé, le bottom continue de donner de sa bouche pour satisfaire son boss. On ne verra pas la fin du rapport. Le plaisir narcissique est déjà obtenu.

Succède un autre souvenir de Peter. Une soirée dans laquelle il s’était profondément ennuyé (et lui de confesser en voix off qu’il trouve les fêtes chiantes et que celle-ci n’était pas une exception). Conversations inintéressantes, gays et drag queens… On a l’impression d’être posé là, aux côtés de Peter et de subir avec lui le bruit harassant de ces gens qui parlent pour ne rien dire. Un drag tente de serrer un barbu mais ce dernier finit par aller vers Peter. Ils repartent ensemble.

Dernière scène de sexe : la meilleure expérience de Peter selon ses propres dires. Un plan à 3 avec deux inconnus croisés à la gym. Musique orientale, enfilades à moitié dans l’obscurité, les corps exhibés aux autres sportifs, qui se rassasient du spectacle…

Nights in black leather se clôture par un coucher de soleil. Peter est allongé dans l’herbe avec son carnet et souligne : «  Les visages nouveaux sont toujours excitants. J’en ai vus assez pour l’instant ». Pourtant, en regardant au loin, il ne peut s’empêcher de remarquer la présence d’un bel inconnu. Et c’est reparti…

Chronique du quotidien sexuellement libéré d’un homme gay à San Francisco, Nights in black leather amuse et ne cesse de séduire par sa forme soignée. A travers de multiples rencontres, le film évoque le plaisir des rapports fugaces et le plaisir d’être seul, ouvert aux autres et au hasard. Peter Berlin y apparaît ainsi comme un solitaire qui se sert en un sens des hommes pour réaliser ses fantasmes et flatter un égo qui ne semble jamais rassasié. Ou comment en couchant avec de nombreux partenaires on en arrive à la conclusion que le rapport n’était pas vraiment avec des personnes (si ce n’est soi-même) mais plutôt des fantasmes, des idées, des objets…

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

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