Films LGBT

« Nous, les Grands Vivants », le poème visuel de Claudius Pan aux « combattants »

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Hasard du calendrier : alors que déferle sur la France, porté par une critique dithyrambique, le film « 120 battements par minute », permettant au grand public de se plonger dans le quotidien d’Act Up et de ses militants luttant contre le silence des autorités face à l’épidémie du Sida, Claudius Pan vient de mettre en ligne son nouveau court-métrage expérimental qui aborde des thématiques similaires avec un tout autre regard.

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C’est le regard d’un cinéma souvent décrié et incompris, fragile et libre, qui ne ressemble qu’à lui-même. On aime le cinéma expérimental pour sa faculté à cueillir en nous des émotions sur lesquelles il n’est pas toujours aisé de mettre des mots. C’est le cas ici avec « Nous, les Grands Vivants », qui nous apparait d’une rare vulnérabilité, toujours sur le fil, qui à l’instar de ses deux protagonistes se cherche jusqu’à un final en forme d’apothéose, de feu d’artifices avec une très belle danse qui rejoint deux solitudes sur un pont, invitant à la l’union, la solidarité, au combat.

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Scindé entre les années 1981 et 1995, le projet oppose les portraits abstraits de deux figures. La première baigne dans l’insouciance, la soif de s’assumer et de vivre alors que l’homosexualité a été dépénalisée en France. Il semble soudain possible d’être celui ou celle que l’on veut être, de passer du masculin au féminin (clin d’oeil à « Orlando » de Virginia Woolf) , d’aimer, de baiser. Mais 1981 c’est le début d’un long combat et l’insouciance va se mêler à la douleur et à la mort.

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En 1995, un garçon (dont on peut penser qu’il vient d’apprendre qu’il est séropositif ou qui est simplement marqué par les stigmates d’une société frontalement violente à l’égard des homosexuels) ne jouit plus de la solitude, de l’individualité. Il est seul face à ses peurs, au doute, à l’injustice d’une force qui le dépasse. Très joliment, Claudius Pan amène à se rejoindre ces deux figures pour danser contre la mort, en célébrant la vie, la mémoire.

Voici ci-dessous sa note d’intention qui pourra éclairer ceux qui sont le moins familiers à cette forme de cinéma radical, sans concession. Un cinéma qui célèbre la beauté de la marge, d’une expression libre et personnelle, d’un regard sensible et différent.

NOTE D’INTENTION DE CLAUDIUS PAN

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Avec ce court-métrage, j’ai voulu parler de cette période que je n’ai pas vécue mais qui à tant affecté ma perception de ma sexualité, du monde et de mon rapport à celui-ci.

J’ai souhaité le montrer comme un Ailleurs, quelque chose qu’on ne discerne pas mais qui martèle les esprits. En prenant pour points de repères 1981 et 1995, j’ai tenté de faire émerger deux perceptions pour faire apparaître le coup qu’a été, et continue d’être ; l’apparition du Sida. Tout est de l’ordre du « fantasme » personnel lié à une période antérieure à ma vie.

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1981 représente pour moi le paroxysme d’une liberté, d’une joie de vivre. L’Homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 1973, en France, et la communauté homosexuelle sort de l’ombre pour mener ses combats à la vue de tous. Une fierté émerge, ainsi qu’un nouvel espoir, sans se douter qu’une guerre, encore plus terrible, approche, Poussant la communauté à se battre, à se défendre, sur tous les fronts, la fortifiant toujours plus fortement.

Avec la cassette décortiquée, au début, j’ai voulu traduire, de façon poétique, la violence des mots qui s’apprêtent à s’inscrire de façon indélébile sur les personnes contaminées, comme les sons sur la bande magnétique. Les mots, mais aussi les regards, car au delà de la contamination, vient aussi la violence inouïe qui accompagne une société qui ostracise des individus.

Je voulais que ce soit le personnage n’ayant pas encore conscience de ce qui est sur le point d’arriver, comme une prophétie qui se déroule avant le reste du court métrage. Il est celui qui surpasse les mots et les stigmates.

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1995, tous les doutes ont été levés, le sida n’est désormais plus considéré comme « le cancer des pd », mais les pertes sont immenses. Comment construire sa sexualité à partir de tous ces gros titres racoleurs, de cette haine qui s’est déversée, de cette hécatombe ? Comment cette histoire s’inscrit sur le corps et l’esprit d’un jeune homme homosexuel ? Ce sont ces questions qui m’intéressent.

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Faire un poème visuel autour de ce trou noir qui a failli aspirer l’espoir naissant. J’ai voulu parler de la force de cette communauté, de ces combattants lumineux liés aux uns et aux autres, de façon indicible, par ces coups bas, mais également par la joie de vivre qui continue d’inspirer les âmes. En parler sans propos moralisateurs mais avec toute la sensibilité, la fragilité et la naïveté possible .

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Car, malheureusement, cette bataille est toujours d’actualité et j’ai ce besoin de me sentir accompagné par ceux qui m’ont précédés, ceux qui sont près de moi mais aussi ceux qui prendront le relais dans cette lutte.

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

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