Films LGBT

Oranges et pamplemousses (Martial Fougeron, 1997) : Paris, les gays et le sexe

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Paris, années 1990. Face caméra, un homme, Jean-Pierre, nous parle d’un de ses amis, Angelo, qui vient de se faire larguer par son « maître ». Angelo tente d’oublier cette rupture en multipliant les rencontres avec des hommes dominateurs via un réseau téléphonique gay. Mais la majorité des rencontres se soldent par des échecs, Angelo approchant de la quarantaine, s’habillant comme un sac et ne prenant pas du tout soin de son apparence. Un jour, il rencontre un très beau jeune homme, Thomas, à qui il transmet ses bons numéros de dominateurs sur Paris. Angelo est instantanément sous le charme de ce beau garçon à qui il propose de devenir amis. Mais Thomas le prend pour un loser. Le jeune homme passe lui aussi la majorité de son temps sur le réseau téléphonique gay à la recherche d’hommes dominateurs. Il entame une liaison avec Raoul, beau mec de son âge qui perd un peu son intérêt alors qu’il devient plus sentimental dans leurs rapports. C’est que Thomas ne semble pas être prêt à s’attacher. Il va tous les trois mois faire des examens et a peur de mourir sous peu du Sida. Il finit pourtant par tomber sous le charme d’un amant et voyou qu’il voit régulièrement : Paul. Les destins de tous ces garçons vont finir par se croiser…

A l’évidence réalisé avec un tout petit budget, tourné en vidéo, disposant d’une image brute et d’un casting au jeu parfois inégal, témoignant de quelques problèmes de son, Oranges et pamplemousses fait partie de ces films qui sans que l’on s’y attende finissent par nous gagner. Déjà, le long-métrage de Martial Fougeron parle d’homosexualité comme peu de français osaient le faire dans les années 1990. Les dialogues et les scènes sentent le vécu, sont d’une réjouissante justesse, le sexe est parfois montré crûment, sans artifices. Et tous les garçons sont ici des adeptes de la domination-soumission, le SM soft ou plus hard semblant être un moyen de s’oublier, d’essayer de se réaliser, de déstresser. Avec ses scènes osées, sans tabous, et ses dialogues percutants, le film dresse différents portraits d’homosexuels parisiens en quêtes d’eux-mêmes, de sensations fortes, d’amour. L’ensemble déborde de charme et on a vite fait de ne plus vouloir quitter cette joyeuse bande.

Martial Fougeron montre ses protagonistes de façon très naturelle, presque documentaire. On les voit ainsi dans leurs bons et mauvais moments. Les rencontres excitantes de Thomas, les déconvenues d’Angelo et Jean-Pierre, la confusion des sentiments du dominateur sentimental Raoul, les séances de domination tarifées de Paul qui se transforment en vol parfois violent… Au fil de l’intrigue, on s’attache à tous ces personnages, on apprécie leur complexité, leur humanité. Ce qu’il y a de beau dans le geste de Martial Fougeron, c’est qu’avec beaucoup de délicatesse il tend à nous montrer qu’il ne faut pas avoir honte de soi ou de ses envies sexuelles, aussi épicées soient-elles. Les pratiques SM de Jean-Pierre, Angelo, Thomas, Raoul et Paul, leur addiction aux réseaux téléphoniques, les amènent à se rencontrer et à parfois sympathiser. Ainsi, contre toute attente, se tisse entre Thomas et Angelo une relation d’amitié. Ce dernier personnage est sans aucun doute le plus marquant, ancien séducteur sans attache devenu loser négligé, accumulant les refus, finissant par payer pour prendre du plaisir, acceptant le peu qu’on lui donne et en même temps refusant la fièvre de l’amour quand elle se présente à lui.

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Si le film oscille souvent vers la comédie et est d’une grande fraîcheur, il n’en dresse pas moins des portraits d’hommes très creusés, précis, plus complexes qu’ils n’y paraissent. Jean-Pierre aime commenter les déboires sexuels et sentimentaux de son ami Angelo mais n’est pas mieux que lui / Thomas est aussi instable en amour qu’en amitié, s’attachant un jour et se révélant distant voire odieux le lendemain / Raoul au premier abord très froid et pervers cherche surtout à trouver un partenaire / Paul, se servant du réseau téléphonique pour rencontrer et piéger des hommes prêts à payer pour ses charmes, peut aussi être un amant tendre…

Oranges et pamplemousses (titre en référence à la manie d’Angelo de mettre devant sa porte une corbeille de fruits pour signaler à ses potentiels visiteurs qu’il n’est pas seul chez lui et occupé à faire des cochonneries) emporte tout grâce à sa liberté de ton, au charme de ses interprètes, à sa faculté à éviter tous les clichés et livrer des portraits d’hommes d’une justesse inouïe. Alors que les traitements contre le Sida arrivent et permettent à certains de ne plus se sentir continuellement en sursis, un nouveau vent de liberté et de sexualité souffle sur la capitale. Dans son dénouement, le film montre une femme hétéro se prenant rapidement au jeu, à son tour, des réseaux téléphoniques, réveillant et parvenant petit à petit à assumer et réaliser ses désirs secrets. Un film curieux, ouvert et jouissif.

Film visible à Paris dans la Salle des collections du Forum des Images

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

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