Bottom X (Todd Verow, 2011) : addict au sexe bareback

Gaspard Granaud 1 novembre 2011 1
Bottom X (Todd Verow, 2011) : addict au sexe bareback

A l’origine, un blog, « Confessions of a bareback cunt » (désormais supprimé). Un jeune gay new yorkais, séropositif et accro aux pratiques bareback, fétichiste du sperme, y raconte ses aventures sexuelles extrêmes. Le réalisateur Todd Verow a été interpellé par ces récits subversifs et a contacté l’auteur pour un projet documentaire. Tenant à garder l’anonymat, celui qui se fait surnommer BBcunt (= bareback cunt / la salope bareback), a demandé à ce que son visage n’apparaisse jamais à l’écran, que sa voix soit retravaillée et que tous les indices permettant de l’identifier soient gommés à l’écran. Todd Verow a pu filmer quelques-uns de ses plans quand les partenaires étaient d’accord; le reste du temps, une petite caméra cachée était posée dans l’appartement du sperm addict. Résultat : une plongée hyper choquante et trash dans le quotidien d’un jeune homme qui à travers ses pratiques sexuelles flirte constamment avec la mort et la déchéance suprême…

S’il y a bien un réalisateur qui n’a pas froid aux yeux, c’est Todd Verow. Ne disposant jamais de budget conséquents, il est devenu une référence du cinéma underground américain, touchant aux sujets les plus tabous avec une justesse, une honnêteté, qui parfois peuvent conduire à un énorme malaise. Son porno apocalyptique XX était déjà un des films les plus barrés que j’avais eu l’occasion de voir. Cette fois, Verow fait une incursion dans le documentaire et plonge le spectateur dans une spirale infernale dont il ne se remettra probablement jamais.

Bottom X m’a choqué, traumatisé, comme quasiment aucun film ne l’avait fait auparavant. Le projet est tellement dérangeant et explicite qu’il ne sera probablement montré que dans peu de festivals. Todd Verow s’attaque à un des sujets les plus sulfureux qui concerne la communauté gay : les pratiques bareback. Alors que tout le monde est désormais habitué aux multiples messages, publicités de prévention, certains voient dans les rapports non protégés une occasion unique de se rapprocher de l’interdit, de jouer avec la mort.

BBcunt est déjà contaminé, il n’y a donc plus le goût du risque. Si le film ne prend pas parti, ne juge pas, délivrant des images et confessions brutes, on croit comprendre que ses plans bareback lui permettent de satisfaire une étrange « soif de sperme », une envie de se souiller, d’être utilisé, instrumentalisé,  en permanence. Comme un drogué, le jeune homme a besoin de sa dose. A noter qu’il semble également être dans la performance : fréquemment ses partenaires lui demandent combien de giclées il s’est pris dans la semaine ou dans la journée, et plus le nombre est grand et plus on décèle une sorte de fierté. Un homme déclarera à son sujet qu’il est sans doute « la plus grande salope bareback de tout New York ».

Les moyens auxquels à recours Todd Verow pour masquer l’identité de son sujet contribuent à instaurer le malaise. La voix de BBcunt déformée et cauchemardesque, la caméra qui ne filme que les sexes et les fesses, souvent avec une image crade (caméra cachée oblige) , nous mettent face à une réalité crue. Comme la sensation de plonger dans les bas-fonds de Xtube. Là où le réalisateur est très fort, c’est qu’il joue du côté porno amateur, générant par moments une certaine excitation malsaine, nous confrontant à des désirs très enfouis jusqu’à nous amener aux limites du supportable.

Je me suis surpris à pleurer tant ce qui m’était présenté était dur. Il y a notamment plusieurs passages durant lesquels BBcunt va voir un de ses plans réguliers, un mec assez dominateur qui collecte pour lui des capotes usagées, qu’il récupère dans les poubelles des sex clubs. On voit ainsi le mec en train d’égoutter les préservatifs un à un pour en faire un « cocktail de sperme » qui sera injecté via une petite seringue dans le cul de BBcunt. Le nombre de capotes se compte parfois en dizaines. Quand il atteint des sommets, l’accro du sperme ingurgite la semence via la bouche et l’anus. Assoiffé, il prend parfois la dose de trop qui l’amène à rejeter une partie de sa consommation.

Nul doute que beaucoup ne pourront arriver jusqu’au bout du film ou se demanderont où est l’intérêt d’un tel projet. Le fait est qu’aucun film n’avait jusqu’ici osé parler aussi frontalement des pratiques bareback du point de vue d’un adepte. Si on ne trouvera pas forcément la réponse à la question « Comment peut-on en arriver là ? » (ce qui reviendrait à se demander comment certains peuvent devenir drogué, alcoolique, accro aux jeux…), on ne peut rester insensible face à cette quête frénétique, cette descente aux enfers apparaissant sans fin.  Outre le portrait d’un addict, Bottom X pointe aussi l’existance d’une véritable communauté bareback, organisant ponctuellement des partouzes (auxquelles participent certaines porn stars, notamment des acteurs de Treasure Island – cf. l’autre docu qui m’a traumatisé à vie, Island). On tient là sans aucun doute le documentaire le plus malsain, fou, courageux, produit depuis des années.

Lauréat du meilleur documentaire au Berlin Porn Film Festival 2011 

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