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Zero Patience (John Greyson, 1993) : Sida, patient zéro…et comédie musicale

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Dans les années 1980, alors que l’épidémie du Sida battait son plein, la société et les médias ont tenu à chercher qui était l’homme qui avait introduit la maladie en Amérique du Nord. Un « coupable », un « patient zéro », fut désigné : un beau steward canadien qui est ici sobrement appelé Zero (Normand Fauteux). Le film s’ouvre sur Sir Richard Francis Burton (John Robinson), notamment connu pour ses traductions des Mille et une nuits et du Kâmasûtra… et mort en 1890. L’action se situe pourtant au début des années 1990. Sir Richard Francis Burton aurait traversé le temps après être tombé dans une fontaine de jouvence. Il officie désormais comme taxidermiste au Musée d’histoire naturelle. Ayant mis en place une « galerie de la contagion » , alors que son supérieur s’apprête à lui enlever l’une de ses pièces maîtresses, Burton a l’idée d’ajouter à sa galerie atypique le Sida. Pour cela il entreprend une enquête pour savoir qui était vraiment le patient zéro. Mais sa démarche est très orientée, il n’écoute pas ses interlocuteurs et tente toujours d’orienter le propos vers le sensationnel, blâmant Zero et refusant d’entendre qu’il n’était qu’une victime comme les autres. Les choses se corsent quand Zero revient de l’au-delà, sous la forme d’un fantôme. Il va rendre visite à ses proches mais personne ne peut sentir sa présence. Le seul qui peut physiquement le voir, l’entendre et le toucher se révèle être Richard Francis Burton. Au contact de Zero, il reste dans un premier temps buté. Puis débute une romance inattendue qui va l’amener à reconsidérer les faits et à avoir envie de défendre la vérité de Zero : il n’est pas l’homme par qui le Sida est arrivé, de premiers signes d’infection auraient déjà fait leur apparition dans les années 1960 aux Etats-Unis. Retournant sa veste, Richard Francis Burton pourra-t-il faire comprendre aux médias et au public la vérité ?

Projet fou et inclassable, devenu rapidement culte, Zero Patience traite du Sida avec une fantaisie et une audace rares. Déjà, il y a cette drôle d’idée d’inclure dans l’intrigue Richard Francis Burton, présenté ici surtout comme un sexologue et largement tourné en dérision (il devient un homosexuel refoulé, un chercheur fumeux avant de se muer en héros romantique). Il y a également le parti pris de parler du virus sans langue de bois, de façon décalée, en utilisant pour cela la comédie musicale. On retrouve ainsi au cœur du film plusieurs tableaux chantés et dansés, hyper queer, au kitsch joyeusement assumé. Le réalisateur John Greyson ne se refuse absolument rien, faisant chanter deux anus en pâte à modeler le temps d’un hymne à la sodomie, réincarnant le singe vert d’Afrique en lesbienne qui tend à rétablir la vérité, rendant humain le VIH pour un morceau improbable, se moquant gentiment des associations qui à force de s’isoler dans leur combat en deviennent agressives. Explosion de couleurs, de musique propre à l’époque, de jeunes hommes dénudés.

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Le film aurait vite pu se révéler fumeux, son humour étant parfois sur le fil. Mais il réussit la prouesse de nous entraîner dans une fantaisie qui donne à réfléchir, à voir les victimes du Sida autrement. Au final, peu importe de savoir comment tout a commencé : pour bien des personnes infectées il apparaît comme très clair que la vérité ne sera jamais révélée. Néanmoins, Zero Patience tend à oter tout soupçon sur celui qui a été identifié comme le patient zéro. C’est là que la présence du personnage de Richard Francis Burton a son importance. De nombreuses références sont faites à Shéhérazade aux Mille et une nuits. Pour ne pas mourir, elle racontait des histoires. Pour partir en paix, le patient zéro a besoin, sans en être vraiment conscient au départ, que l’on raconte sa vraie histoire, qu’on le libère de sa culpabilité. Ce que le film exprime de façon très divertissante, ludique, c’est la lassitude des personnes atteintes du Sida face à une société qui les stigmatise, les ostracise voire les accuse. Lassitude du jugement mais aussi lassitude envers les médecins et chercheurs qui restent flous, les traitements qui s’accumulent et/ou se succèdent sans la certitude qu’ils permettront de garder la vie sauve. Pendant que le doute et la peur rythment la vie des malades, l’industrie pharmaceutique se fait de l’argent sur leur dos, multipliant les pseudos solutions aux prix très élevés. Plutôt que de pousser un énorme cri de colère, le réalisateur John Greyson a opté pour une comédie pop et enlevée, qui n’hésite jamais à taper là où ça fait mal, avec le sourire.

Si on rit souvent devant ce musical irrévérencieux, on en saisit aussi les enjeux on ne peut plus sérieux et on se laisse émouvoir par la love story pour le moins surprenante entre Zero et Burton. Original et engagé tout en assurant le divertissement, Zero Patience est une œuvre courageuse comme on a peu eu l’occasion d’en voir (du moins de façon aussi réussie).

Le seul et l'unique rédacteur de POP AND FILMS :)

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